AMÉRIQUE - Découverte

AMÉRIQUE - Découverte
AMÉRIQUE - Découverte

Étymologiquement le mot «Amérique» vient d’Amerigo, prénom de Vespucci. Il a été inventé par Martin Waldseemüller qui, dans sa Cosmographie (1507), proposa d’appeler Amérique la «quatrième partie du monde», prétendument découverte par le Florentin.

La «découverte de l’Amérique» a été une œuvre collective. Qui peut savoir quel pêcheur anonyme est parvenu le premier sur les bancs de Terre-Neuve? Et puis, les équipages de Colomb n’étaient-ils pas galiciens, basques? Le «Découvreur» n’était-il pas tributaire de la science nautique apprise au Portugal? Le Vénitien Cabot ne naviguait-il pas pour le compte de la monarchie anglaise, l’Italien Verrazzano pour celui du roi de France?

Toutefois, si le nom de Colomb reste attaché à la découverte de l’Amérique, c’est parce qu’il fut l’initiateur génial d’une aventure pleinement consciente que vint couronner un succès grandiose. Il fut aussi un des premiers, quoi qu’on en ait dit, à avoir le pressentiment qu’il avait trouvé «un nouvel hémisphère inconnu des Anciens».

Les grandes découvertes géographiques débutent au XVe siècle. Néanmoins, on ne peut faire abstraction des «siècles obscurs» où les connaissances empiriques des Scandinaves, puis des marins du littoral atlantique, ont certainement permis une première atteinte du continent américain.

1. Une découverte inconsciente

Les navigations scandinaves

Il est aujourd’hui certain que ces extraordinaires navigateurs qu’ont été les Vikings ont su aller en droiture de la Norvège au Groenland du Sud, et au-delà, sans se servir de cartes ni de boussole, en suivant approximativement le 60e parallèle. Ces navigations eurent pour résultat une véritable colonisation du Groenland et de certains territoires de l’Amérique septentrionale. Qu’allait-on y chercher? L’huile de phoque, l’ivoire de morse, les pelleteries. Cette implantation s’est faite à partir de l’Islande, qui avait été occupée par les Norvégiens en 874. D’après une saga, un certain Erik le Rouge, proscrit d’Islande, cingle vers l’ouest en 982, découvre la pointe sud du Groenland, puis va continuer la chasse et la pêche sur une côte qui est peut-être la terre de Baffin. Si la saga dit vrai, Erik serait ainsi le premier découvreur de l’Amérique. Revenu en Islande, il en repart avec vingt-cinq bateaux et plusieurs centaines de colons, qui s’établissent dans la «Terre verte». Il y aura deux sièges épiscopaux (qui, en 1357 encore, étaient en mesure de verser au denier de Saint-Pierre 250 défenses de morse). Au XIVe siècle, des relations régulières se poursuivent entre le Groenland, l’Islande et même la lointaine Norvège. Puis, sous l’action combinée de migrations d’Eskimos et, semble-t-il, d’un refroidissement du climat, la population européenne du Groenland diminua, dégénéra et finit par disparaître.

L’histoire des établissements groenlandais en Amérique proprement dite est attestée par trop de textes, confirmée par des découvertes archéologiques, pour qu’on puisse la récuser. Les courants marins portaient tout naturellement les Groenlandais vers le sud-ouest, notre Labrador actuel. C’est le Markland et le Helluland des sagas, où l’on voit, au XIe siècle, les Groenlandais aller chasser, pêcher, charger du bois. Un peu plus au sud, il est question d’un mystérieux Vinland (Pays du vin): la «Saga des Groenlandais» raconte que, à la fin du Xe siècle, un certain Bjarn, marchand norvégien, déporté par les vents du nord-est alors qu’il se rendait à la Terre verte, vint aborder sur une côte où il trouva des raisins sauvages. Bjarn reviendra dans ces parages en compagnie de Leif, fils d’Erik le Rouge.

Plusieurs expéditions se succédèrent ensuite dans «les abris de Leif». Et les sagas parlent de combats contre les Skraelinger (les Eskimos?) et d’autres indigènes (qui seraient des Indiens).

On ne sait au juste où se situait le Pays du vin. Il s’agit sans doute de Terre-Neuve et du littoral de la Nouvelle-Écosse, jusqu’au cap Cod. Il est question du Vinland dans l’Histoire d’Adam de Brême (1070). D’autre part, les Annales islandaises rapportent qu’un évêque du Groenland s’y rendit en 1127.

La question du Vinland connut un regain d’intérêt avec la découverte d’une carte que l’université Yale a acquise (cf. R. A. Skelton & T. E. Marston, The Vinland Map and the Tartar Relation , Princeton-Londres, 1965). Sur ce planisphère sont figurés l’Islande, le Groenland et, plus à l’ouest, une grande «Vinlanda insula». Une légende en latin raconte que cette terre fut trouvée par Bjarn et Leif. Mais, après examen, la plupart des chercheurs la considèrent comme un faux.

Terre-Neuve et les routes de la pêche

L’île de Terre-Neuve, en face de l’embouchure du Saint-Laurent, semble avoir été connue de bonne heure des marins européens. Certains érudits situent le Vinland sur le littoral nord-est (baie de la Trinité). Mais ce n’est pas tant la vigne que le poisson – la morue surtout – qui attirait sur les bancs de Terre-Neuve les marins du littoral atlantique. On faisait grande consommation de poisson au Moyen Âge (153 jours de maigre étaient prescrits). Quel pêcheur anonyme, poussé par la tempête ou des courants favorables, échoua le premier sur ces côtes poissonneuses? Fut-il anglais, breton, basque (on sait que les Basques allaient chasser la baleine dans ces parages), ou portugais? En tout cas, le «secret de Terre-Neuve» était connu des Bretons au XVe siècle (un acte de 1514 consigne la déclaration de marins de Paimpol et de Bréhat, qui disent payer «depuis soixante ans» la dîme des morues pêchées sur les côtes d’Islande et «des Terres neuves»). Le nom de «Stockafixa», qui figure sur l’atlas de Bianco (1436) à l’emplacement d’une île de l’Atlantique Nord, est, en revanche, indiscutablement anglais (stockfish , morue). Les équipages portugais se rendaient probablement aussi dans ces eaux (et parfois en association avec les gens de Bristol): certains historiens pensent que les navires de l’Açoréen J. Vaz Corte Real abordèrent à Terre-Neuve en 1472. Sur les cartes du XVIe siècle, l’île et ses alentours sont appelés «Baccalaos» (bacalao signifie morue en castillan, bacalhau en portugais).

2. Géographie mythique et géographie savante

Au XIVe siècle, on commence à établir des cartes du monde qui tiennent compte à la fois des connaissances héritées de l’Antiquité et des récits des voyageurs qui sont allés jusqu’au fond de l’Asie. La figure de l’univers habité se précise avec la découverte et la publication (en 1408) de la Géographie de Ptolémée, le célèbre astronome alexandrin du IIe siècle. Comme Aristote, Ptolémée considérait que la Terre était ronde et qu’un même océan baignait le littoral occidental de l’Europe et le littoral oriental de l’Asie. Cette assertion sera un facteur capital dans la genèse du projet de Colomb.

En même temps, au XIVe siècle s’inscrivent sur les mappemondes tous les mythes relatifs aux îles de l’Occident, mythes dont certains remontent à la plus haute antiquité. Le pays du soleil couchant représentait pour les Anciens le séjour de l’au-delà, des bienheureux: ainsi les «îles Fortunées» (en réalité les Canaries, qui furent découvertes bien avant l’ère chrétienne), où l’on plaçait les «Champs élyséens» d’Homère. Au Moyen Âge, on parlait beaucoup de l’île (ou des îles) de Saint-Brandan: une saga irlandaise du VIe siècle racontait que le saint ermite Brandan avait navigué à l’ouest jusqu’à cet archipel qui marquait l’entrée du Paradis terrestre. Cette légende se trouve aussi rapportée, au XIe siècle, par Raoul Glaber. L’île figure sur plusieurs cartes du XIVe siècle à des latitudes variables. Une autre tradition irlandaise avait trait à l’île de Brasil (ce qui signifie «grande île» en gaélique), recélant de la poudre d’or; et l’on voit apparaître une île de ce nom, au sud-ouest de l’Irlande, sur un portulan de 1325. À partir de 1480, plusieurs expéditions partirent du port de Bristol à la recherche de cette île. C’était aussi un des objectifs de Cabot en 1497. M. L. A. Vigneras a découvert et publié dans Hispanic American Historical Review (1956), une lettre d’un marchand anglais, John Day, sans doute adressée à Colomb, parlant de l’«île de Brasil» trouvée «en d’autres temps» (en otros tiempos ) par les gens de Bristol: ce serait la preuve que les marins anglais auraient abordé aux environs de Terre-Neuve en des temps assez lointains.

Dans les milieux hispaniques, c’est surtout le mythe d’Antilia , ou «Île des sept cités», qui occupe les imaginations: sept évêques s’y seraient réfugiés au moment où les Maures s’emparèrent de la Péninsule (711). La croyance en son existence sera même si tenace que l’archipel découvert par Colomb sera baptisé Antilhas (première mention sur la carte de Cantino, 1502).

La recherche des îles

À partir du XVe siècle, on ne se contente plus de rêver à ces îles: on part pour «aller les découvrir»: ainsi s’expriment généralement les contrats passés par les navigateurs avec le roi du Portugal. C’est l’époque où la navigation hauturière a fait son apparition, grâce à l’emploi, au lieu des lourdes naves méditerranéennes, de légères caravelles, petits voiliers à trois mâts combinant aux voiles carrées la voile triangulaire, dite latine, qui permet au navire de pivoter, grâce aussi à l’emploi du gouvernail d’étambot: situé sur la ligne médiane du bâtiment et tournant avec elle, il donnait la possibilité de bourlinguer, donc de contourner la région des alizés bien au large des côtes.

Pourquoi tant d’intérêt attaché à la recherche de ces îles, généralement désertes? C’est là que la géographie légendaire venait se combiner à la géographie «savante» pour préciser un objectif asiatique: Antilia serait un relais sur la route de «Cipango aux toits d’or» (le Japon), puis du Catay (la Chine). Rejoindre le pays du Grand Khan en traversant l’Atlantique, tel est l’objectif que Colomb mit en avant et défendit pendant quinze années auprès de Jean II de Portugal, puis d’Isabelle la Catholique. Les notes manuscrites qu’il écrivait sur les marges d’un exemplaire de l’Imago mundi de Pierre d’Ailly (somme des connaissances cosmographiques du XVIe siècle) le montrent hanté du désir de vérifier si l’on pouvait parvenir en Orient «par le Ponant»: «La fin des terres habitées vers l’Occident est assez proche de la fin des terres habitées vers l’Orient, et au milieu il y a une petite mer », écrit-il.

La thèse traditionnelle expliquant les «grandes découvertes», et en particulier celle de l’Amérique, par la recherche d’une nouvelle «route des épices» a été, depuis quelques années, battue en brèche: on a nié avec raison que la poussée turque ait causé une interruption de ce trafic en Méditerranée. Il est certain néanmoins que la hantise du péril musulman (bien antérieure au XVe siècle) stimula la recherche de nouvelles routes commerciales, et entretint un esprit de croisade. On rêvait de prendre à revers l’Islam en faisant alliance avec le mystérieux «Prêtre Jean» resté chrétien, dont avaient parlé les voyageurs (il s’agissait du royaume d’Abyssinie): cela ne fut pas étranger aux tentatives, couronnées de succès, des Portugais pour contourner le continent africain. Ou bien l’on se proposait d’entrer en rapports avec le «Grand Khan», ce souverain de Mongolie et de Chine à la cour duquel avait vécu Marco Polo, qui l’avait trouvé tolérant à l’égard des chrétiens (Colomb se fera donner des lettres d’introduction pour lui). Dans la péninsule Ibérique, la Reconquête s’achève avec la prise de Grenade (1492), événement qui parut aux contemporains lourd d’un sens prophétique: on attendait quelque haut fait des souverains qui avaient «réuni les Espagnes en la sainte foi», peut-être même un retour à Jérusalem.

Ajoutons une sorte d’attirance vers l’inconnu, une avidité de connaissances («J’ai toujours désiré connaître les secrets du monde», écrira Colomb). Les découvertes africaines des Portugais commençaient à élargir l’univers. Jusqu’alors on se représentait le monde conformément à des traditions remontant à Aristote, que les grands compilateurs du Moyen Âge avaient reprises. On était généralement convaincu de la sphéricité de la Terre (de nombreux «traités de la sphère» parurent dès le XIIIe siècle). On la divisait en trois parties: Europe, Asie, Afrique. Certains (Vincent de Beauvais, suivi par Pierre d’Ailly) admettaient l’existence d’une quatrième partie, l’hémisphère austral, comprenant des terres émergées et habitées par des «antipodes», gens «opposés par les pieds» à ceux de l’hémisphère septentrional, ce que des Pères de l’Église comme saint Augustin avaient déclaré impossible, car on ne saurait imaginer des gens «marchant la tête en bas». Mais pouvait-on atteindre ces Antipodes (le sens du mot s’étant élargi à l’hémisphère habité par les «antipodes»)? Tantôt on imaginait l’hémisphère austral séparé du monde connu par un océan (la «mer Ténébreuse»), tantôt par une zone torride, l’un et l’autre infranchissables. Or les Portugais, en atteignant le cap Vert en 1445, avaient démontré que la zone torride était peuplée, et Colomb le notait soigneusement en marge de l’Imago mundi. Ce qu’il se proposait de faire, quant à lui, c’était de partir vers les Antipodes «occidentales» (l’hémisphère de l’Ouest).

3. La découverte de Colomb

Dans le royaume de Portugal, où il s’était établi en 1476, Colomb gagnait sa vie en «dessinant des cartes et des sphères» (comme il avait appris à le faire dans sa patrie). Pendant les neuf années de son séjour, il continua à naviguer pour le compte de la maison Centurione, de Gênes, dont il était commissionnaire. Maintes fois il a bourlingué le long des côtes d’Afrique et s’est perfectionné dans la navigation hauturière. Il vécut à Madère, à Porto Santo, recueillant tous les indices sur les îles du «Ponant», fréquentant ceux qui partaient à la découverte. Il s’est rendu aussi, pour des voyages commerciaux, à Bristol, où l’on parlait beaucoup de l’île de Brasil, en Irlande, et très probablement en Islande. Il occupait ses loisirs à lire et annoter les premières éditions imprimées de Marco Polo, de Pierre d’Ailly, de Ptolémée. Tout ce faisceau de connaissances empiriques et théoriques, tous ces pressentiments, il les a menés à leur accomplissement grâce à un génie personnel fait de ténacité et d’imagination: toute sa vie, il a eu conscience d’être investi d’une mission providentielle.

Après avoir échoué auprès de Jean II, il obtint d’être agréé par Ferdinand et Isabelle de Castille: ainsi, il pourra partir de l’une des îles des Canaries (qui appartenaient aux Rois Catholiques) à la latitude exacte (le 28e parallèle) qui le conduira en droiture sur les Antilles, poussé par l’alizé est-ouest. Il débarqua (12 octobre 1492) non loin de l’île d’Haïti, qu’il prétendra être «Cipango» lorsqu’on y aura trouvé de l’or. L’année suivante, ayant longé interminablement le littoral sud de Cuba, il se persuadera que c’est une «terre ferme» reliée au royaume du Grand Khan, et qu’elle marque la fin de l’Occident et le début de l’Orient.

Les indigènes nus qui accouraient à chacune de ses escales, Colomb n’hésitera pas à les appeler des «Indiens». Il admirera la simplicité de leurs mœurs, leur libéralité, leur confiance, qui les disposaient, pensait-il, à «devenir chrétiens».

Dès que la nouvelle de l’extraordinaire événement parvint en Espagne, le jeune humaniste Pierre Martyr d’Anghiera, qui vivait à la cour des Rois Catholiques, écrivit: «Colomb vient de découvrir un nouvel hémisphère de la Terre par les Antipodes occidentales.» Cependant, pas plus que le découvreur lui-même, il ne pensait que cet hémisphère fût séparé de l’Asie: on retrouvait seulement une partie du monde «Bien connue des Anciens», comme le dit Colomb lui-même. Un devoir urgent s’imposait: y porter la «Bonne Nouvelle du Salut». Dès 1493, la bulle Inter caetera attribua aux souverains espagnols une mission d’évangélisation sur tous les territoires situés à l’ouest d’une certaine ligne tracée de pôle à pôle.

4. La recherche des «passages»

Colomb se demandera toute sa vie ce qu’il avait au juste découvert. Lors de son troisième voyage (1498), où il atteint les bouches de l’Orénoque, il a le pressentiment d’avoir trouvé quelque chose d’absolument nouveau («un autre monde», «un nouvel hémisphère inconnu des Anciens», écrit-il), qui ne correspond pas à l’«œcumène» (la terre habitée) de Ptolémée. Par rapport à l’Asie, il situe ce nouveau monde à peu près dans la position qu’occupe l’Australie. Et il cherche, lors de son dernier voyage (1502-1504) où il longe les côtes d’Amérique centrale, un passage (qui serait le détroit de Malacca) conduisant à la Chersonèse d’Or (l’«Aurea» de la Géographie de Ptolémée).

Cet éventuel détroit, permettant d’atteindre l’Asie, continuera, après Colomb, à être recherché le long des côtes d’Amérique centrale et du continent Sud. On peut suivre les progrès de l’exploration à travers les récits du temps, par exemple le De orbe novo de Pierre d’Anghiera qui, membre du Conseil des Indes, a connu presque tous les acteurs de la découverte et disposé de leurs papiers. On peut également recourir à l’Historia de las Indias , de Fernández de Oviedo, fonctionnaire des Indes, qui eut une connaissance directe des faits, ou à Gomara, qui écrivit au milieu du XVIe siècle, et fit en particulier connaître à l’Europe la geste de Cortés.

Le premier tour du monde

Voici quelques étapes de la connaissance du littoral. 1499: Ójeda, servant de pilote à Vespucci, longe la côte du Venezuela. 1500: Yañez Pinzón va du cap San Roque (40 lat. sud) à Pernambouc (80 sud). À peu près au même moment, le Portugais Cabral, parti de Lisbonne pour l’Inde, est jeté par les vents sur la côte du Brésil et la descend jusqu’à 170 sud. Cette énorme portion du continent Sud, le «Brésil», ainsi nommé parce qu’on y trouve en abondance du bois de brasil , bois de teinture «couleur de braise», sera attribuée à la couronne de Portugal en vertu du traité de Tordesillas qui, modifiant quelque peu la bulle Inter caetera , avait fixé à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert la ligne de démarcation entre possessions castillanes et possessions portugaises. Sur une carte de 1508 (du Hollandais Ruysch) illustrant une Géographie de Ptolémée, on peut lire «Mundus novus» sur le continent sud-américain dont le contour s’ébauche. Le cartographe ajoute: «Certains pensent qu’il s’agit d’un nouvel hémisphère de la Terre.» 1501-1502: deuxième voyage de Vespucci, cette fois pour le compte du roi de Portugal. Le 1er janvier 1502, il entre dans une grande baie qui, pour cette raison, s’appellera Rio de Janeiro (janeiro , janvier); puis il va jusqu’au sud de la Patagonie. Les cartes qu’il rapporte ont inspiré, entre autres, Waldseemüller dans sa représentation de la «4e partie du monde» qu’il nomme «America». 1512: Ponce de León aborde en Floride le jour des Rameaux («Pâque fleurie» d’où Florida ). 1513: Núñez de Balboa franchit l’isthme de Panamá et découvre le Pacifique, qu’il nomme «mer du Sud». La proximité de l’Atlantique et de ce nouvel océan fait espérer de plus en plus la découverte du détroit. 1517: le Yucatán est reconnu par Hernández de Córdoba, qui le contourne. 1519: Díaz de Solis pénètre dans le profond río de La Plata. 1519: le Portugais Magellan, qui avait été en 1511 à Malacca et y avait entendu parler des Moluques, part chercher, pour le roi de Castille, un passage méridional vers ces îles aux épices. 1520: il franchit le détroit qui portera son nom. 1521: il est tué aux Philippines, mais Sebastian El Cano termine le périple et rentre en Espagne en 1522. La preuve expérimentale est faite de la sphéricité de la Terre. L’immensité des parcours dans le «Pacifique» (c’est Magellan qui l’a nommé ainsi) fait prendre conscience de l’isolement du Nouveau Monde, de sa «nouveauté». «C’est un événement extraordinaire et difficile à croire», écrit Pierre d’Anghiera au pape, en parlant du premier tour du monde.

Le mirage asiatique

Entre-temps, l’exploration du littoral atlantique s’était poursuivie au nord. En 1497, le Vénitien Jean Cabot, fixé à Bristol, cherchant pour le roi d’Angleterre un «passage vers Catay», avait touché terre aux environs de l’île du Cap-Breton. En 1500-1501, Gaspar Corte Real redécouvre le Groenland et relève la côte du Labrador (ainsi appelée en souvenir d’un mystérieux «laboureur» portugais, qui y serait parvenu quelques années plus tôt). Son frère Miguel, parti à sa recherche, se perdra l’année suivante dans les eaux de Terre-Neuve. 1508-1509: Sébastien Cabot, fils de Jean, après avoir peut-être pénétré dans la baie d’Hudson, longe le littoral depuis le Labrador jusqu’à la Floride.

Les Espagnols, de leur côté, progressent vers le nord. Ayllon remonte jusqu’à 370 nord (Caroline). En 1525, Estebán Gómez, un déserteur de l’expédition de Magellan, se fait fort de trouver par le nord un passage vers les Moluques et poussera jusqu’à 420 sans rencontrer de détroit. En 1524, le Florentin Verrazzano part pour le compte de François Ier, et entre dans la baie de New York, qu’il appelle «Nouvelle-Angoulême».

L’exploration du littoral atlantique de l’Amérique, depuis le détroit de Magellan jusqu’au Saint-Laurent, était terminée en 1527: c’est en effet la date d’une carte de Diogo Ribeiro dans son Historia : «Les maîtres de l’art nautique, ajoute-t-il, croient que tout cela est une terre continue» (autrement dit un «continent»).

Les Espagnols abandonnent à peu près à cette époque la recherche du passage par le nord. D’ailleurs, au-dessus du 37e parallèle, il n’y a plus que des pêcheries de morue, «cosas de poco provecho », écrit sur sa carte Ribeiro, bonnes pour les Anglais et les Français. Vers 1530, Oviedo commence à entrevoir que l’ensemble des Indes forme un continent autonome. «Comme la partie occidentale de nos Indes n’a pas encore été explorée (descubierta ), on ne sait si elle se termine par une mer ou une terre [...]. Mon opinion, et celle de quelques autres, c’est qu’elle n’est pas une partie de l’Asie ni ne se raccorde à l’Asie des anciens cosmographes. On pourrait même aller jusqu’à dire que la terre ferme de ces Indes est une autre partie du monde... Donc Pierre Martyr d’Angheira eut raison de la nommer un Nouveau Monde.»

Français et Anglais continueront, eux, à chercher le passage du nord-ouest vers l’Asie. En 1534, Jacques Cartier est mandaté par François Ier. En deux voyages successifs, le Malouin remonte le Saint-Laurent, arrive au Québec, prend possession de la région appelée «Canada» par les indigènes. Le Dieppois Roberval, en 1542, lieutenant général d’une nouvelle expédition, toujours pour découvrir le passage de Catay, se représente le Canada comme «un bout de l’Asie», se fait guider vers ces régions par un Portugais, qui lui parle de «Cibola aux toits d’or».

La carte de Sébastien Cabot (1548), que conserve la Bibliothèque nationale, participe des mêmes mirages asiatiques. Il en est de même d’une carte de 1548, une Géographie de Ptolémée, où figure, assez correctement dessiné, le littoral atlantique, depuis le Labrador jusqu’au détroit de Magellan, ainsi qu’une partie de la côte pacifique, mais où le continent Nord se trouve soudé avec l’Asie: à l’ouest de «Florida» et de «Bacalos», on retrouve le «Cathaye» et le «Mangi» de Marco Polo.

Après les Français, dont l’élan est freiné par les guerres de religion, les Anglais prennent la relève. Puisque Cartier, aussi loin qu’il ait remonté le Saint-Laurent, n’a pas trouvé de passage, il faut le chercher plus au nord. En 1576, Humphrey Gilbert (qui avait eu connaissance du voyage de Verrazzano) publie un «Discours tendant à prouver qu’il existe un passage pour aller au Cathaye par le nord-ouest». Sur la foi de cet écrit, Martin Frobisher part pour le Groenland et met le cap sur la terre de Baffin. Il y reviendra deux fois, écrira le récit, accompagné de dessins, de sa rencontre avec les Eskimos, entrera dans une baie profonde: «Ayant de part et d’autre un grand morceau de terre, je considère que ce pays doit être l’Asie.» En 1586, John Davis s’enfonce dans ce pseudo-détroit de Frobisher, qui n’est malheureusement qu’un golfe. 1610: Hudson pénètre, bien plus au nord, dans la baie qui portera son nom. 1614: Baffin, pour le compte des «Marchands aventuriers de Londres», explore la «baie d’Hudson» et en conclut qu’elle ne communique pas avec le Pacifique. L’année suivante, il navigue entre Groenland et terre de Baffin jusqu’à 780 nord: deux «passages» se présentent bien, mais obstrués par les glaces. À partir de cette date, la recherche d’une route septentrionale est pratiquement abandonnée. Elle ne reprendra qu’au XVIIIe siècle.

Précédemment, en 1584, le demi-frère de Gilbert, Raleigh, favori d’Élisabeth, avait été envoyé «découvrir des terres encore inconnues». Il jeta les bases d’une colonie dans une région qu’il nomma «Virginie» (en l’honneur de la «reine vierge»). L’exploration cède le pas à la colonisation avec la fondation de Jamestown, en Virginie (1607). Le seul précédent d’une colonisation avait été (en dehors, naturellement, des régions occupées par les Hispaniques) un établissement de calvinistes français en Floride (1565), et, sur le continent Sud, l’installation de huguenots auprès de la baie de Rio de Janeiro (1555-1567).

5. Nouveau Monde et naissance de l’esprit moderne

La prise de conscience de ce qu’était le «Nouveau Monde» ne fut que progressive: on se persuada longtemps que ces terres n’avaient été que «retrouvées» (la première collection de voyages, Vicence 1507, s’intitule «Paesi novamente ritrovati »). L’exploration continentale, qui suivit l’exploration côtière avec quelque retard, en mettant les Européens au contact des grandes civilisations indiennes, les amena à se poser de graves problèmes intellectuels et spirituels: D’où venaient ces hommes? Comment les situer dans le plan divin? N’y avait-il pas un rapport entre ce nouvel hémisphère et l’Atlantide de Platon?

Mais, en même temps, on se mit à s’intéresser à ce nouveau monde pour luimême, à en décrire la nature, les habitants. La géographie, l’anthropologie commencèrent à se constituer en sciences séparées. Le savoir humain se dégageait peu à peu de l’héritage de l’Antiquité païenne et chrétienne, considérée jusque-là comme une autorité infaillible. L’esprit critique faisait son apparition, condition indispensable de ce que nous appelons l’esprit moderne.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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